Au début des années 70, précurseur de l’esthétique relationnelle, expérimentée de manière pluridisciplinaire : photo, vidéo, texte, action, installation, peinture, dessin, livre.  Son Musée de l’homme  en est une synthèse. Sa démarche n’exclut pas une attitude critique teintée d’humour. Membre de l’Académie royale de Belgique.



Né à Uccle (Bruxelles) en 1941. Artiste pluridisciplinaire et historien de l’art. Pratiques artistiques  syncrétiques selon son principe que « l’art n’est pas un problème de supports mais de rapports ». Comme historien : spécialiste de l’art alchimique. Fréquente le milieu surréaliste, notamment René Magritte qui lui adresse sa dernière lettre importante en 1967. Plus tard (en 1994), il lui sera demandé de préfacer une édition des écrits du peintre dont la pensée ne lui est pas indifférente. Une autre lettre capitale lui est adressée par Marcel Duchamp, toujours en 1967. Ses recherches sur l’art zwanze (équivalent bruxellois de l’art incohérent français) et sa  fréquentation de Maurice Baskine un artiste « singulier » remarqué par André Breton, témoignent d’une volonté, qui ira croissante, de dépasser les limites conventionnelles de l’art.


                       
                         


Pressent un art d’attitude en 1969 quand il simule le Bacchus du Caravage puis la Donna velata de Raphaël. Avait déjà mimé le Discobole sept ans plus tôt. Ce rapport parfois burlesque à l’histoire de l’art restera omniprésent.

Au début des années 70, cherchant à intégrer et à faire participer le spectateur, il conçoit des mobiles électriques (Psych-Boxes) qui se présentent comme des boîtes noires. Il en détruira la plupart tout en restant fidèle à ses motivations. Les miroirs en plastique thermoformé qu’il utilisait, seront conservés dans ses Be-In blancs qui intégreront dessins, photos et textes, marquant son passage à un art conceptuel. Il produira aussi des multiples : des boîtes parfois  thermoformées contenant des documents, des objets, du son. Certaines comme le Masque à gaz (1973) le rattache au courant du narrative-art qui s’impose alors, et l’affirme sous le double statut d’artiste - historien. « L’art raconte des histoires » déclarera-t-il avec une certaine ambiguïté.

En 1972, Lennep est l’initiateur du CAP , groupe pionnier de la vidéo en Belgique. Il formule pour celui-ci les principes d’un art relationnel fondé sur sa « théorie des 3 RE » : relation structurale, relation narrative, relation sociale. Elle reconsidère le statut de l’artiste et redéfinit l’œuvre (en accord avec Umberto Eco) comme une structure « ouverte », un espace ménageant une liberté de « lecture » mais aussi un champ impliquant participation et interaction. Lennep appliquera ces critères en fonction des techniques d’expression.

En 1974, Lennep s’oriente vers la constitution d’un Musée de l’homme, une application totale de sa vision esthétique et de sa tendance sociologique. Ce Musée intégrera toute personne faisant de son existence un espace de création. Lennep créera des liens entre celle-ci et le milieu artistique, dépassant ses clivages par des expositions pluridisciplinaires et des publications. Le rapport à l’homme individuel et à son histoire particulière y sera fondamental. Première action significative : La Tour de Pise  (il récolte des photos de personnes soutenant la tour et enquête auprès d’une société mandée pour la redresser). Il encadre aussi, au Musée des beaux-arts de Bruxelles, Jocelyn (un de ses gardiens) dans un cadre de la collection. En 1975, Il consacre, dans cette institution, une conférence au Musée d’art moderne de Marcel Broodthaers qu’il fréquente à l’époque. A cette occasion, celui-ci lui envoie le télégramme « Fermez les musées. Ouvrez les prisons ». De son côté, Lennep lui offre une feuille vierge au format petit aigle pour qu’elle soit intégrée dans son “Département des aigles”. Au cours de ces deux années, Lennep exécute d’autres actions et crée des installations. A l’université de Gand, pendant que l’artiste lit le récit par Pline de l’éruption du Vésuve qui dévasta Pompéi, des étudiants prennent la position des cadavres. Il est le premier à rétablir la Fontaine de Marcel Duchamp dans sa fonction originelle.


                             
                                                   


La population d’un village flamand est invitée par affiches à uriner dans une réplique du célèbre ready-made. A Giverny, il pénètre dans le jardin alors abandonné de Monet, pour y semer des « pensées ». Le choix de Monet n’est pas anodin, car celui-ci finit aveugle. Lennep met en rapport cette cécité et sa propre obsession du noir déjà évidente dans ses oeuvres cinétiques et optiques antérieures. Le noir (la non-couleur) ne cessera de déterminer sa démarche. Il a une signification plurielle : espace de lectures, surface symbolique ouverte en application du  «  C’est le regardeur qui fait le tableau » de Marcel Duchamp – ou encore le signe historique de la mort tant répétée de l’art. Dans sa première installation, La dame au lapin, des bonbons noirs sont distribués (CAPC, Bordeaux). La deuxième, Nigredo, joue sous le double registre de l’occultation et de l’anarchie ( CAYC, Buenos Aires). Le catalogue de l’exposition Mémoire d’un pays noir publie un de ses travaux, purement conceptuel : Anthologie relative à l’histoire du tableau noir ou tableau noir stricto sensu. A cette occasion, il s’expose sur le marché de la ville, vêtu de noir et arborant un parapluie sur lequel est inscrit : Monet -  Impression soleil levant. A Paris, au Musée d’art moderne, lors d’une rencontre interdisciplinaire sur l’art corporel qui fit date, à nouveau vêtu de noir, il exécute Vidéo - fil une performance avec vidéo.

Lennep produit  des Tableaux textes : courtes descriptions sur toile vierge de peintures célèbres, avec encadrements anciens - une autre application conceptuelle des préoccupations de cet artiste-historien. Le premier, en 1974, ne comporte que l’inscription une pipe, clin d’œil à Magritte. Simultanément, il renoue avec la peinture en la neutralisant. Le sujet peint en brun (non-couleur) est souvent confronté à des textes, photos et objets. La plupart de ces tableaux « narratifs » sont barbouillés de noir.


                       
                                           


En 1976, il entame une  Chasse aux cerfs, en l’occurrence des sculptures de jardins populaires où il voit l’exhibition d’un ego. Sa collection photographique sera présentée dans une installation à Bonn.

Sa première tentative pour concrétiser son Musée de l’homme a échoué : exposer Elisabeth Rona dans sa galerie, mais ce sera le début d’une longue collaboration avec celle-ci. La première exposition du Musée a lieu au début de 1976 : Monsieur Bonvoisin  un sculpteur de marrons (APIAW, Liège). Suit en 1977 : Ezio Bucci un supporter (Palais des beaux-arts, Bruxelles). Lors de cette manifestation, Bucci exécutera une performance, à l’instar d’artistes de l’avant-garde, avec cette différence qu’il la réalise dans son quotidien, quand il se fait teindre les cheveux avant chaque match. Lennep présente, la même année, Paul van Bosstraeten un cultivateur d’orchidées, lors de l’exposition internationale du CAP Le jardin-Lecture et relation. Mandé par le groupe pour en assumer la direction, il a conçu une manifestation interdisciplinaire dans un hors-lieu : le Jardin botanique de Bruxelles alors désaffecté.  Enchaîne, l’année suivante, avec Madame Paul Six une fermière collectionnant des autographes, puis Alfred Laoureux un collectionneur (Neue Galerie, Aix-la-Chapelle). Le livre accompagnant cette exposition est à l’origine d’ une longue collaboration avec son éditeur Yellow Now. En 1979, Lennep expose Tania, un modèle pour photos de charme avec laquelle il mène une action sauvage lors de l’inauguration  d’ ”Aktuele kunst in België” au musée de Gand. Lennep tient à  s’identifier aux personnes qu’il expose. C’est encore le cas lors d’une conférence-performance à l’ ISELP (Bruxelles), en l’occurrence à  Ezio Bucci.

En 1980, lors de l’exposition à Anvers (ICC) d’ Yves Somville tenant le rôle de Jésus-Christ dans un Jeu de la Passion, Lennep exécute une performance avec celui-ci. Il présente le premier hologramme d’une personne vivante ainsi qu’une collection de portraits d’acteurs déguisés en Christ couronné d’épines qu’il a rassemblée. Dans le livre publié à cette occasion, Pierre Restany écrit : « Pour ma part depuis Marcel Broodthaers, je pense n’avoir jamais pensé à un artiste belge avec autant de plaisir ». Il exécutera une autre performance avec Somville, à Lyon, lors d’un des mémorables symposiums internationaux d’art performance organisé par Orlan. Invité par la Présidence de la Biennale de Venise, il expose un travail inspiré par sa huitième personne: Robert Garcet paléontologue. Le Musée sera souvent représenté dans des manifestations collectives à l’étranger, notamment, par la vidéo, la performance, le mail-art / stamp-art, l’art par téléphone.

Lennep passe de la peinture monochrome brune à une peinture polychrome toujours barbouillée de noir. Pierre Restany écrit, lors d’une exposition à la galerie Isy Brachot : « Lennep laveur du regard mental, comme Broodthaers était un prodigieux cireur du parquet verbal. Ce n’est pas la première fois que j’associe ces deux artistes voyeurs-voyants dans le même plaisir, le plaisir du regardeur qui fait l’art ». L’artiste conçoit et dirige la publication de l’ouvrage interdisciplinaire Relation et relation pour le CAP.Il consacre les années suivantes à approfondir ses recherches sur l’art alchimique qui se solderont par une exposition et la publication d’un ouvrage qui fait référence.


                          
                                                                       

En 1982, il est chargé d’enseigner l’histoire des techniques picturales à l’Académie des beaux-arts de Bruxelles.

Au milieu des années 80, des revanchards clament la fin du conceptuel et le retour à la peinture. Lennep crée alors un personnage fictif, une sorte de substitut : N. V. Panneel, représentant en parfumerie et peintre du dimanche. Ses croûtes seront exposées, un tableau saisi et sa vie racontée sous forme de feuilleton. La réalité se mêle à la fiction. A l’occasion du colloque/action “Rencontres et performances” organisé par Fred Forest à l’Ecole supérieure des Beaux-Arts de Paris, Lennep propose en vain que les “experts” rassemblés pour juger notamment de ses travaux, s’affublent d’un nez rouge en hommage à Panneel. Plus tard, il entamera la retranscription des Pensées sur l’art de ce personnage, chacune étant accompagnée de son portrait affublé d’un tel nez.

En 1986, l’artiste participe à nouveau à la Biennale de Venise, dans la section “Art et science”.

Continuant à prendre la peinture à contresens, il imagine en 1988 des “tapisteries” : peintures non-figuratives avec écrits, sur le côté non préparé de la toile qui est accrochée sans châssis. Elle peuvent être accompagnées d’objets. En I993, il s’oppose publiquement à l’exposition “L’Art en Belgique depuis 1980” en organisant une manifestation de contestation : Les trois Jacques (Lizène, Nyst et lui-même). Jacques Charlier s’y rallie. Exécute à cette occasion la performance A chacun son chapeau pour le film de Lizène, “Un certain art belge”. Mène une campagne d’art par la poste : Art sans objet.

En 1996, il  entreprend une de ses oeuvres majeures : les Devoirs quotidiens, sorte de journal avec textes, dessins ou photos, tenu au jour le jour sur feuilles A4. Cette  performance prendra  fin six années plus tard. Pour l’artiste, ses 2195 Devoirs constituent un livre anthropoïde. Ils seront régulièrement présentés sous forme d’installations, comme un livre déployé dans l’espace et intégrant le public. Ils seront reproduits avec index sur cédéroms et placés sur le site de l’artiste.

En 1999, Lennep inaugure les « exposés d’art », des conférences-performances érudites mais décalées. Certaines seront publiées par les Editions de l’Heure. Parution de l’Alchimie du sens - ouvrage comportant une contribution à la défense de l’esthétique relationnelle, alors qu’à Paris, Nicolas Bourriaud propage sa propre version de celle-ci. Quatre ans plus tard, Lennep publiera un autre essai théorique, cette fois sur le mode d’une Conversation avec un jeune critique d’art. Il est alors élu membre de l’Académie royale de Belgique – ce qui ne l’empêche par de s’exhiber dans la vitrine d’une prostituée. Une expérience qu’il répétera, tout en y exposant son tableau Une pipe , lui donnant de ce fait une interprétation qui avait échappé à ses exégètes

Entame des peintures « tautologiques » avec citations de peintures de la seconde moitié du XIXe siècle. Cette série sera poursuivie, non plus en utilisant de telles référence, mais sur le mode ironique « la peinture parle d’elle-même ».


                            
                                                               


Le Musée de l’homme demeure actif. Dans sa  performance Un zèbre dans le parc royal, Lennep apparaît avec le maillot zébré cher à Ezio Bucci. Il  apporte son aide pour l’érection d’un monument à Alfred Laoureux décédé en 2002, et lui consacre une exposition lors de son inauguration. Harald Szeemann intègre le Musée dans son expositionLa Belgique visionnaire”. Les photos de personnes en Christ couronné d’épines sont exposées dans l’église de Tourinnes-la-Grosse où, lors d’une messe solennelle, Lennep prononce un prêche sur l’ Imitation de Jésus-Christ .

En 2004, Lennep renoue avec la vidéo, filmant des sketches regroupés sous le titre de Delirium vidéo. Il restaure aussi les anciens enregistrements du Musée de l’homme en les actualisant.

En 2006, comme il l’avait déjà fait en créant le personnage de Panneel, peintre du dimanche, Lennep invente l’histoire de Jef Caliche. Cet artiste obsédé par le fer à repasser décida, un jour, de ne plus créer mais surtout qu’on ne le sache pas. Deux autres personnages imaginaires le suivront : Kevin Mustafa auteur d’une série truquée de toiles vierges numérotées, et Josué Pinson qui détruit ses oeuvres si tôt achevées. Panneel se retrouve dans une exposition d’œuvres d’artistes marginaux ou handicapés mentaux qui a été proposée à Lennep. Celui-ci la consacre au visage sous le titre : Qu’est-ce qu’elle a ta gueule ?. Jeannine Lejeune et Juan Gonzalez cordonnier rejoignent le Musée à cette occasion. Lors du vernissage, un sosie de Johnny Hallyday massacre la chanson qui a inspiré le titre de l’exposition. Dans la foulée, Lennep exécute une performance lors de laquelle il se fait arroser par un malade mental. Dans le droit fil de cette ouverture totale de l’art, il lancera un blog sur le thème « on est tous artistes », tout en pointant dans un livret satirique (L’art cacadémique publié au Daily Bul), les dérives de l’art contemporain reflet de la crise de notre société.


                          
                       


En 2007, le Musée d’art moderne de Liège lui consacre une rétrospective qui rassemble ses oeuvres inspirées par l’alchimie. Elle est placée sous le signe du homard, de l’ Homme-art. Est publié à cette occasion Une pierre en tête, un  recueil d’opuscules inspirés par l’alchimie.

Au cours de ces années, l’artiste exécute encore quelques performances. Ainsi,  en galerie, celle du Buffet aux trois couleurs qui est suivie d’un repas, voulu comme une expression symbolique de son esthétique relationnelle. Une autre : Ave. Ave. Ave Maria lui est inspirée par “L’éclipse” de Picabia. En 2009, c’est La multiplication des peints lors de laquelle une toile peinte aux couleurs belges est découpée et les fragments distribués. Comme il l’avait déjà fait auparavant, Lennep exécute en 2010 des actions sauvages lors d’expositions officielles où son absence lui paraît injustifiée, au BPS22 à Charleroi (“One shot”) et au BAM à Mons (“Manières noires”).

En cette année, les éditions 100 Titres associées à Yellow Now lui consacrent L’art du dé-peindre et Un musée de l’homme. Son Musée est, représenté avec Tania en vedette, dans l’exposition “ABC- Art belge contemporain” (commissaire Dominique Païni). La  première rétrospective du Musée de l’homme est organisée au Musée des beaux-arts de Charleroi. Le Musée inclut un nouveau personnage : André Dagniau, un homme de biens. Compose les Planches de cabinet. Le saucisson lui inspire un travail multimedia . Le portrait y trouve une bonne place : des bustes anciens saucissonnés  ainsi qu'une Charcuterie littéraire : des planches permettant de déguster des écrivains du XXe siècle, du saucisson, boudin ou cervelas. Campagne sur internet consacrée à Jef Caliche, le peintre obsédé par le fer à repasser et, en son hommage, création du Mufram & co (musée du fer à repasser dans l'art moderne et contemporain) qui manifeste à l’entrée des Musées royaux des beaux-arts de Belgique.

En 2012, publication de deux livres par les éditeurs précités:  Devoirs quotidiens et Arts en relation. Ce dernier  rassemble les techniques exploitées par l’artiste pour la mise en oeuvres de l’esthétique relationnelle telle qu’il l’a développée depuis 1973. Nouvelles séries de planches: Portraits d’artistes, Série rose et Verdure. Action sauvage en hommage à Bucci dans l’exposition «Manifesta» à Genk. Peint des Grisailles (peintures photogéniques) dès 2013. Organise cette année une exposition relationnelle multimedia: Fantaisies charcutières rassemblant peintures, sculptures, photos, dessins, vidéo, livre d’artiste exécutés au cours des années précédentes. Il y exécute la performance Porncratès 2013 avec buffet de cochonnailles. L’exposition se termine par un concours. En 2015, publication par les mêmes éditeurs  de Lennep un artiste en noir (et blanc), un ouvrage élaboré à partir de ses Grisailles dont une cinquantaine sont exposées à la galerie 100 titres. Performance et buffet «black & white» lors du vernissage. Performance Mutus motus lors de l’exposition de Grisailles à la galerie Exit 11. Coordinateur de la 33e exposition du CAP et de sa publication. Ayant établi en 2016 un relevé des tableaux noirs avant et après Malevitch, conçoit un porte-document, Le tableau noir, comportant 13 planches. Son historique est publié par Koregos (revue d’histoire de l’art on line). En 2017, conférence-performance Magritte par-ci par-là à Paris. Performance dansante Tableaux et bonbons noirs lors du vernissage de son exposition La peinture est morte...Vive la peinture ! à  la galerie Exit 11.


                                                           


Manifestations                                                                              Bibliographie